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N.GRI.TUD : un mot, une revue, et une date précise
Trois étudiants, un journal fondé à Paris en 1935, et un terme qui n'apparaît pas dans le premier numéro.
01
L'histoire
Ce que les sources établissent
En 1935, à Paris, trois étudiants fondent une revue : Aimé Césaire, martiniquais, Léon-Gontran Damas, guyanais, et Léopold Sédar Senghor, sénégalais. Elle s'appelle L'Étudiant noir et succède à L'Étudiant martiniquais, publication de l'association des étudiants martiniquais en France. Le titre est proposé par Césaire, et l'élargissement qu'il opère est le geste fondateur : on passe d'une origine insulaire à une condition partagée.
Le premier numéro paraît en mars 1935. La revue paraît ensuite de façon irrégulière, et sert de carrefour intellectuel jusqu'aux environs de 1940.
Le mot « négritude » n'est pas dans ce premier numéro. Il apparaît, dans son sens actuel, sous la plume de Césaire, dans le troisième numéro, daté de mai-juin 1935. Le premier numéro traite déjà de culture, d'assimilation, de société et de politique — mais le terme n'y est pas encore.
02
Ce que l'histoire raconte
Ce que les sources établissent
Trois choses tiennent dans cette histoire, et elles sont d'ordres différents.
Une décision de langue, d'abord : reprendre un mot chargé d'injure et le retourner en revendication. Le procédé est explicite, il est daté, il a un auteur et un support imprimé.
Une décision de périmètre, ensuite : passer de « martiniquais » à « noir », c'est-à-dire construire une adresse commune entre les Antilles, la Guyane et l'Afrique, à un moment où l'administration coloniale a tout intérêt à les tenir séparées.
Un support, enfin. Ce n'est pas un discours ni un manifeste isolé : c'est une revue étudiante, tirée petitement, qui met plusieurs numéros à formuler ce qu'elle cherche. Le mot arrive au troisième.
Réserve
Ce que nous ne tranchons pas : la part exacte de chacun des trois dans la formulation du concept fait l'objet de discussions savantes, et les numéros conservés de la revue sont peu nombreux. Nous nous en tenons à ce qui est daté et attribué : l'occurrence de mai-juin 1935, sous la signature de Césaire.
03
Ce qui nous a interpellés
Lecture d'Onde Noire
Ce qui nous a frappés, c'est que le mot arrive au troisième numéro.
Une idée qu'on présente d'ordinaire comme une fondation — trois hommes, une revue, un concept — a mis trois parutions à trouver son terme. Il y a eu deux numéros avant, qui cherchaient sans nommer. C'est la chose la moins héroïque de cette histoire, et c'est celle qui nous a paru la plus juste.
Nous travaillons de la même manière, et beaucoup plus modestement : un chapitre n'est pas une déclaration, c'est une série d'essais dont le sens n'apparaît pas au premier.
L'autre chose retenue : le retournement est une opération, pas une posture. Il porte sur un mot précis, à une date précise, dans un imprimé qu'on peut aller chercher. C'est vérifiable. Beaucoup de récits d'affirmation ne le sont pas.
04
De l'histoire au design
Lecture d'Onde Noire
Le nom de la collection est écrit N.GRI.TUD, en points et sans le « e ». Le mot n'est pas cité tel quel : il est marqué comme un sigle, comme une référence à un terme plutôt que le terme lui-même. C'est la distance que nous voulions — nous ne reprenons pas la négritude à notre compte, nous désignons l'opération de langue qui l'a produite.
Les pièces portent les étapes de cette opération. Le Tee Cahier renvoie au Cahier d'un retour au pays natal, par lequel le mot atteint un public plus large que celui d'une revue étudiante. Le Tee Retour et le Tee Racine nomment le mouvement du texte, pas une origine géographique. Les hoodies Présence et Dignité désignent ce que le mot revendiquait.
Aucun motif ethnique, aucun symbole emprunté à une culture particulière. L'histoire de N.GRI.TUD se passe dans le Quartier latin, en français, dans une revue imprimée : lui coller un motif ouest-africain aurait été une erreur de lieu et une erreur de sujet. Le vestiaire est donc typographique — le délavage pièce par pièce en est la seule matière.
05
La pièce
Cette histoire a donné naissance à
N.GRI.TUD — Tee Cahier
Le nom renvoie au Cahier d'un retour au pays natal, le texte par lequel le mot atteint le public.
06
Sources
Ces références ont été identifiées par recherche documentaire et se recoupent entre elles, mais elles n'ont pas encore été ouvertes et contrôlées une par une. Les faits énoncés ci-dessus sont donnés sous cette réserve.
L'Étudiant noir
Digital PUL — Princeton University Library
https://dpul.princeton.edu/surrealism-at-one-hundred/feature/l-etudiant-noir
1er mars 1935. Senghor, Damas et Césaire fondent L'Étudiant noir
Cairn.info — Ma dose quotidienne de littérature française
https://shs.cairn.info/ma-dose-quotidienne-de-litterature-francaise--9782200633677-page-65?lang=fr
À l'aube de la négritude
Cairn.info — Léopold Sédar Senghor
https://shs.cairn.info/leopold-sedar-senghor--9782262106454-page-137?lang=fr
Léon-Gontran Damas ou la recherche de l'indicible
Médiathèque nouvelle (Fédération Wallonie-Bruxelles)
https://www.mediatheque.be/focus/leon-gontran-damas-ou-la-recherche-de-l-indicible/
Toutes les histoires
sont dans le Journal.